VIII.

31/08/2009 16:17 par sakyra

  • VIII.

    VIII.

    31/08/2009 16:17 par sakyra

Siwany n’avait plus qu’une seule chose en tête désormais : dormir. Elle en avait été incapable depuis l’enterrement et la fatigue accumulée se faisait de plus en plus sentir. Elle était aussi en manque de sang et avait peine à se retenir de mordre toutes les personnes qu’elle croisait. Elle avait donc décidé de rester isolée tant qu’elle ne serait pas parvenue à se rassasier. Pour le moment, elle s’accrochait comme elle le pouvait à cette résolution même si rester nuit et jour dans la même pièce la rendait folle.

Cela faisait des jours et des jours qu’elle n’avait vu personne et le décor de la chambre l’insupportait de plus en plus. Elle aurait tout donné pour quitter cet endroit, les rideaux grisâtres qui tombaient mollement sur le sol, la moquette grise et tachée, la table de nuit qui laissait échapper une odeur de renfermé dès qu’on l’ouvrait, la minuscule fenêtre, l’oreiller inconfortable, les draps sales…Tout. Elle aurait voulu tout quitter, elle n’avait pas mérité cela. Elle finit par s’endormir tard dans la nuit, repensant aux allées, aux fleurs et aux tombes du cimetière. Elle plongea dans le sommeil en ruminant ses idées noires et elle rêva. Elle rêva de tout et de rien, elle replongea dans ses souvenirs, dans son enfance jusqu’à ce fameux jour. Elle revoyait la petite fille aux grands yeux et aux cheveux courts qu’elle avait été. Idiote et naïve; comme tous les enfants. Elle repensa à la façon dont elle avait dit au revoir à ses parents ce jour là. Un adieu tellement simple, tellement rapide… Si seulement elle avait pu prévoir ! Mais comment aurait elle pu savoir que cela se passerait ainsi ? Elle se souvenait de son frère, Kyle, qui lui faisait la bise sur le seuil de la porte avant de la refermer derrière elle. A quoi pensait-elle à ce moment-là ? Probablement à des histoires d’enfant gâtée, de petite fille heureuse qui ignorait encore que le mal existait en ce monde, des pensées banales de gamine sans problèmes plutôt que de savourer ses dernières heures en famille…Elle ne se souvenait plus de son état d’esprit du moment. Cela n’avait aucune importance, tout allait bien pour elle. Tout irait mal pour elle. Elle se souvenait être rentrée de l’école déçue d’elle-même, dégoûtée par ce qu’elle jugeait être une journée épouvantable. Elle réagissait comme si il ne pouvait rien avoir de pire au monde alors que justement si, il y avait bien pire ; il y avait ce qui l’attendait chez elle. Elle ne se rappelait pas quelle avait été sa réaction en voyant la voiture des pompiers et des flammes monter jusqu’au dessus des toits. Le choc initial passé, elle avait eu chaud, elle avait eu peur, elle s’était senti mal…Réaction basique de n’importe qui, mais qu’aurait-elle dû faire d’autre ? Le feu avait fini par être maîtrisé et on lui avait interdit de rentrer dans sa propre maison. Ce n’était pas qu’elle en avait envie mais elle, elle seule, savait ce qu’il y avait à l’intérieur.

Elle avait eu peur de ce qu’elle imaginait et aurait tout donné pour pouvoir se réveiller en sursaut et ce rendre compte que cela n’avait été qu’un mauvais rêve. Cela ne fut malheureusement pas le cas, c’était tout ce qu’il y avait de plus réel. Toute sa famille venait de mourir dans les flammes et personne ne savait ce qui s’était passé.

D’un seul coup toute sa vie avait volé en éclats, comme une vitre sur laquelle on jette une pierre, et elle avait très bien comprit qu’elle ne pourrait plus compter que sur elle-même.

Elle ne se souvenait pas très bien des petits détails de ce jour là, cela aurait dû la marquer pourtant mais elle se rappelait uniquement de la panique qui l’avait saisie, de la façon dont elle s’était mise à hurler et comment elle avait éclaté en sanglots en répétant inlassablement la même phrase « C’est la faute à maman. C’est la faute à maman ».

Le lendemain, la nouvelle était parue dans tous les journaux et des tas de gens qu’elle ne connaissait pas lui avait dit de ne pas s’inquiéter, qu’on allait s’occuper d’elle. Elle s’en moquait, à l’époque déjà, tout ce qu’elle désirait c’était oublier. Que l’on s’occupe d’elle ne ferait pas revenir les morts, elle en avait déjà conscience. Le jour de l’enterrement, on ne lui avait toujours pas trouvé de famille d’accueil, ni de famille proche et c’est à ce moment-là qu’elle avait rencontré Fanny pour la première fois. Celle-ci lui avait d’abord semblé étrange et effrayante, elle n’avait jamais entendu parler d’une quelconque grand-mère et pourtant elle avait été rassurée lorsque celle-ci l’avait recueillie. Il y avait en Fanny un sourire chaleureux qui avait lui avait donné envie d’accorder sa confiance. Cette période de sa vie restait très floue, elle ne se souvenait pas de grand chose à part qu’elle avait refusé de sortir de sa nouvelle chambre pendant des jours et des jours. Elle n’avait pas voulu manger, dormir, boire, parler…Le six juin de l’an deux mille, ce qu’elle croyait être son unique famille était morte. Six ans plus tard jour pour jour, sa grand-mère mourrait. Ironie du sort ? Elle n’y croyait pas. Les deux enterrements avaient été exactement pareils malgré les années qui les avaient séparés, les mêmes allées, les mêmes fleurs et les mêmes tombes. Elle revoyait les gens murmurer entre eux six ans plus tôt « Pauvre enfant, elle est si jeune…Elle est toute seule maintenant… ». Oui, elle était seule. Aujourd’hui encore. Tout ce qu’elle connaissait était définitivement mort et désormais de sa famille, il ne lui restait plus qu’une photo et de vagues souvenirs.

 

 

Siwany se réveilla en sueur, ce cauchemar devenait invivable. Ses souvenirs la hantaient, elle aurait aimé les oublier, les effacer. Elle aurait tout donné pour pouvoir revenir dans le passé et crier au monde que tout cela n’avait été qu’un rêve mais elle savait qu’elle ne pouvait pas, qu’elle ne le pourrait jamais. Tout avait été on ne peut plus réel. Elle était coincée dans une chambre grise. Une chambre d’assistance publique. Elle se releva et alla se verser un verre d’eau, il était plus que temps qu’elle se calme les nerfs. Elle commença à boire à petites gorgées, l’eau lui piquant la gorge, ce n’était pas ce que son corps réclamait. Elle voulait du sang. Son impossibilité à agir l’énervait, elle avait besoin de boire et pas uniquement de cette fichue flotte insipide. Elle jeta son verre à travers la pièce sous le coup de la fatigue, la fureur, de la peur et du stress mélangé et celui-ci alla bruyamment s’exploser contre le mur. L’eau coula doucement, formant des petits ronds sur la moquette déjà tachée. Des dizaines de petits ronds au milieu de dizaines de bouts de verres. Elle soupira, elle ramasserait plus tard, peut-être même qu’elle ne ramasserait pas. Elle s’apprêtait à se recoucher lorsqu’elle remarqua son pendentif en forme de soleil qui se balançait au gré de ses mouvements, elle sourit; Fanny avait été enterrée avec le même pendentif. Ses parents aussi. Toute sa famille. Pour la première fois de sa vie, elle le retira de son cou et le posa sur la minuscule table de chevet. Cela lui était bien égal maintenant de savoir si il protégeait réellement d’une malédiction ou si ce n’était du qu’à l’imagination d’une famille superstitieuse… Elle avait envie de jouer avec le destin.

VII.

31/08/2009 16:07 par sakyra

  • VII.

    VII.

    31/08/2009 16:07 par sakyra

Siwany détestait autant sa nouvelle chambre que le sentiment de solitude que celle-ci lui inspirait. Elle avait la très nette impression que tout ce qui existait avait subitement décidé de lui faire comprendre que désormais elle était seule, définitivement seule. L’assistance publique était l’une des premières à se faire une joie de le lui rappeler. Difficile de penser que l’on est aimé et soutenu par sa famille dans un endroit pareil.

 

Elle ruminait ses idées noires tout en se disant qu’il fallait qu’elle se calme. Il le fallait. Elle devenait sérieusement parano.  « Toujours positiver » murmura-t-elle dans un soupir ironique. Comment pouvait-on positiver dans une situation pareille pensa-t-elle en donnant un violent coup de poing dans le mur.  Elle s’acharna encore quelques instants puis se laissa mollement tomber sur le sol. Elle avait la désagréable sensation de n’être rien d’autre qu’une boule de nerfs et elle se sentait plus que jamais enfermée dans ce maudit trou à rats. Elle se releva avec lassitude et passa dans la salle de bain ; elle ne put s’empêcher de fixer avec étonnement son reflet dans le miroir suspendu au dessus du lavabo. Elle s’était pris plusieurs années en trois jours songea-t-elle avec une grimace. Elle ressemblait déjà à une vieille, ses joues s’étaient creusées et plus encore que la colère et le stress, la tristesse avait ravagé son visage. De lourds cernes soulignaient ses yeux rouges comme pour lui rappeler qu’elle ne dormait plus et n’avait pas bu de sang depuis l’enterrement. Elle soupira et détacha ses longs cheveux roux qui retombèrent mollement et s’éparpillèrent disgracieusement sur ses épaules. Elle détourna le regard de son reflet et retourna dans la chambre et tenta de se calmer en respirant plus calmement mais cela ne servit qu’à l’énerver encore plus qu’elle ne l’était déjà et, d’un geste brusque, elle renversa tout ce qu’il y avait sur le petit bureau. La vue des papiers qui volèrent et le bruit de chute des divers objets qui s’étaient entassés là la détendirent quelque peu mais pas suffisamment pour relâcher la pression qu’elle sentait monter en elle. Elle s’affala sur le lit, renonçant à tenter de se calmer ce soir-là. Elle savait d’avance que c’était une peine perdue. Elle mit une de ses mèches rousses à ses lèvres et réfléchit à ce qu’elle ressentait sans réussir pour autant à mettre de mots précis dessus. C’était surtout des questions qui ressortaient de son esprit. Des questions qui, elle le savait, resteraient toujours sans réponses. Elle émit un rire sinistre.

 

Qu’y a-t-il de mieux que d’avoir des idées macabres dans une chambre d’orphelinat ?

 

Cela lui rappelait les films d’horreurs que son frère affectionnait tant et où les héros finissaient toujours par mourir. A la pensée de son aîné, ses yeux s’embrumèrent et elle sentit ses larmes lui couler sur les joues et dégouliner dans son cou lui laissant un goût amer en bouche. Elle essuya les larmes qu’elle avait retenues pendant trop longtemps du revers de la main; pleurer ne servant plus à rien maintenant. Cela ne changerait rien, elle le savait, mais ne parvenait pas à calmer ses pleurs. Elle ignorait ce qu’elle ferait si son frère se révélait être vivant. Elle ignorait si cela était possible. Elle repensa à la lettre de sa grand-mère quelques instants puis retourna dans la salle de bain pour se chercher un verre d’eau mais changea d’avis en croisant son reflet. Celui-ci lui faisait vraiment peur, on ne lisait dans ses yeux aucune autre expression qu’une soif dévorante et ses cheveux lui semblaient hideux. Tout lui paraissait hideux. Elle toucha le verre poli du bout des doigts, elle ressemblait vraiment à une morte. Comme si tout son corps criait qu’elle avait perdu toute envie de vivre. Elle revint dans la chambre et, fatiguée de faire les cent pas, s’assit dans un des coins de la pièce. Décidément, elle ne faisait pas ses seize ans. Trop petite, trop immature… On le lui avait toujours dit. Pourtant, elle n'y avait jamais fait attention jusqu'à aujourd'hui ou elle avait l'impression que ces reproches qu'on lui avait répétés depuis qu'elle était toute petite la marquaient au fer rouge.

VI.

29/08/2009 20:08 par sakyra

  • VI.

    VI.

    29/08/2009 20:08 par sakyra

Lorsque Siwany arriva au cimetière, ses joues étaient déjà inondées de larmes. Tout était allé bien trop vite à son goût ses derniers jours et elle se retrouvait maintenant propulsée dans un monde qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’avait même jamais voulu connaître. Elle ne s’était non plus habituée à l’assistance publique où elle avait été placée juste après le décès de Fanny. Elle ricana, ce n’était pas comme si elle avait un jour eu de la famille proche pour la recueillir songea t’elle. Non, elle n’avait toujours eu qu’une collection de cadavres.

 

Une collection de cadavres qui s’est encore  une fois agrandie d’une nouvelle pièce. Elle avança d’un pas lourds au milieu du cimetière, elle était en retard pensa t’elle, sans pour autant presser le pas. Ses talons crissaient contre le gravier en un bruit désagréable qui avait au moins le mérite de briser le silence mortel qui l’entourait. Elle poussa un long soupir, la cérémonie n’avait pas encore commencé qu’elle attendait déjà avec impatience que celle-ci soit finie, elle n’en pouvait déjà plus. Si Fanny avait été là, elle lui aurait sûrement reproché en riant son manque de respect envers les morts mais elle n’était plus là. Elle ne serait plus jamais là. « Les morts ne reviennent pas… » murmura Siwany sur une voix rauque et solennelle. Puis elle ajouta intérieurement « Ou du moins, ils ne reviennent pas en tant que personnes… ». Elle grimaça en pensant aux multiples esprits qui avaient marqués son enfance, pendant très longtemps elle n’avait pas saisi la distinction qui existait entre les morts et les vivants. D’ailleurs pendant très longtemps tous ses amis furent des morts. Cela ne s’était pas beaucoup arrangé avec le temps constata t’elle. Elle observa les tombes qui se multipliaient de chaque côté du chemin avec une grimace, la dernière fois qu’elle était venue ici avait été le jour de sa rencontre avec Fanny songea t’elle avec mélancolie. Fanny, Fanny, Fanny… Le souvenir de sa grand-mère ancré en elle lui faisait mal, elle se mordit la lèvre au point d’en saigner puis accéléra le pas. Elle voulait que ce cauchemar cesse le plus tôt possible. Les allées se dessinaient autour d’elle, faisant remonter des souvenirs oubliés à la surface. Elle se mit à courir de plus en plus vite, se forçant à ne regarder que droit devant elle mais plus elle courrait plus elle se sentait obligé de remarquer qu’en six ans rien n’avait changé. C’était le même sentier, les mêmes allées, les mêmes fleurs, les mêmes tombes qu’à l’enterrement précédent. Celui de ses parents. La dernière fois qu’elle était venue ici, elle se demandait comment l’on pouvait survivre après la perte d’êtres chers et elle en ignorait encore la réponse. Cela faisait six ans qu’elle était comme morte. Elle revoyait la faible petite fille qu’elle avait été, les cheveux coupés au carré et pleurant toutes les larmes de son corps. Fanny l’avait consolée, l’avait calmée, l’avait réconfortée, lui avait appris tellement de choses… Et aujourd’hui c’était cette même Fanny qui était morte. Cette même Fanny qui allait être enterrée.

Moïra l’attendait; vêtue d’une longue robe sobre et noire qui contrastait avec son teint blême et ses yeux pâles. Siwany lui fit un signe de la main et esquissa son premier sourire de la journée en constatant la façon dont son amie écarquilla les yeux en la voyant arriver

-Siwany ! Qu’est-ce qui t’a pris ?

-Fanny répétait sans cesse qu’elle n’aimait pas le noir. Je me suis sentie obligée de lui faire plaisir au moins aujourd’hui.

-Oui mais tout de même, on est encore à un enterrement !

-Crois moi, je ne l’ai pas oublié, répondit-elle sur une voix cassante.

Elle s’assit dans l’herbe en s’étirant et regarda sa tenue en riant, il était vrai que c’était inhabituel de venir à un enterrement dans une robe ample et de couleur rouge vif. Peut-être n’aurait-elle pas dû choisir cette tenue là. Peut-être n’aurait elle simplement pas du venir. Elle laissa son regard errer puis reprit contenance, il fallait qu’elle se ressaisisse, cela faisait déjà trois jours qu’elle avait l’impression d’être une marionnette déglinguée. Trois jours qu’elle avait la désagréable sensation d’être brisée. Comme si tout était mort en même temps que sa grand-mère…

Elle dut lutter pour ne pas s’effondrer en sanglotant lorsqu’elle regarda le cercueil descendre dans la fosse et la désagréable sensation d’être transpercée de parts en parts l’assaillit. Une vie venait de prendre fin. Ce n’était pas la sienne mais c’était du pareil au même. Moïra lui frôla la main puis en voyant le visage crispé de son amie la retira précipitamment. Siwany grimaça en entrapercevant le corps pendu de la mère de Moïra apparaître dans son esprit puis tenta de se concentrer sur les gens qui lui présenter leur condoléances en se retenant bien de leur serrer la main et en laissant à son amie le loisir de le faire si cela lui chantait.

Elle s’éloigna de quelques pas, avoir tant d’auras autour d’elle la déconcentrait, elle n’avait rien à dire à autant de monde. Moïra quant à elle, ignorait que faire, elle n’avait jamais réellement eu de famille à perdre, ou plutôt, elle avait perdu depuis longtemps sa famille et elle ignorait donc comment consoler son amie sans lui imposer ses souvenirs par un quelconque contact.  Jusqu’aujourd’hui, elle ne s’était jamais rendue compte de combien cela devait être désagréable de pouvoir fouiller la mémoire des gens, elle soupira en se demandant si son amie s’était déjà rendue compte qu’elle se sentait de trop lorsqu’elle était avec Fanny, si elle savait qu’elle était plus ou moins jalouse du lien qui existait entre elle et sa grand-mère…

-Tu as bien choisi sa robe, je suis sûre qu’elle l’aurait aimé dit-elle pour chasser ses mauvaises pensées et détendre l’atmosphère.

-Je dois reconnaître que je n’y ai pas vraiment porté grande attention, je ne pense pas que la tenue des morts ait une quelconque importance.

-C’est faux. Je sais que moi lorsque je penserais à elle, ce sera désormais dans cette tenue là; la dernière tenue qu’elle a portée…

-Prends garde à ne pas voir le cercueil avec, ça briserait le cadre mélancolique de la scène répondit la jeune fille sur un ton acerbe.

-Ce n’est pas la peine d’être désagréable tu sais.

-Désolée. Je suis complètement perdue en plein milieu de centaines d’auras et de souvenirs que je préfèrerais ne pas connaître alors, c’est vrai, je suis désagréable et je m’en excuse dit-elle en arrachant l’herbe qu’elle avait à portée de main.

-Je ne pensais pas qu’autant de monde viendrait. Je n’avais jamais remarqué que Fanny fût aussi…entourée.

Siwany ne trouva rien à répondre. Elle non plus, elle n’avait pas prévu cette foule de gens qui arrivait de tous les côtés à parler de fanny et à la pleurer. Elle ne connaissait pas la moitié des gens qui l’entourait. Certes, elle n’avait jamais fait réellement attention aux fréquentations de sa grand-mère mais en étant là, au milieu de visages inconnus, elle en venait à se demander si elle connaissait aussi bien Fanny qu’elle aurait aimé pouvoir le dire. Elle soupira.

 

Ce n’est plus maintenant que je vais changer les choses.

 

A chaque seconde qui passait, elle avait l’impression que le temps s’écoulait beaucoup plus lentement qu’il ne l’aurait du. A peine les gens avaient-ils finis de lui parler qu’elle avait oublié leur visage, c’était comme si du brouillard lui enveloppait complètement le cerveau et elle avait connu plus agréable comme sensation. Elle s’apprêtait à laisser tomber les bonnes manières et s’éclipser discrètement de cet endroit où elle se sentait de trop lorsque parmi toutes les têtes qui défilaient devant elle, il y en eut une qui attira particulièrement son attention. C’était une femme dont l’aura était laiteuse, semblable à celle des esprits, indéchiffrable et qui la rendait complètement différente du monde qui l’entourait. Elle était jeune, à peine seize ou dix-sept ans, de longs cheveux noirs et ondulés lui descendaient jusqu’au milieu du dos en harmonie avec sa peau mat et mettant en valeur sa longue et sobre robe noire. Siwany frissonna, comme pour son aura, la femme semblait complètement dissimuler ses émotions, son visage semblait ne rien ressentir, ses yeux étaient de glace et son sourire froid et distant. Siwany ramena une de ses mèches rousses à ses lèvres, plongée dans une intense réflexion, elle ne comprenait pas pourquoi l’inconnue l’effrayait et la fascinait autant à la fois. Elle se dirigea vers la jeune femme avec un large sourire et lui tendit la main

-Je me nomme Siwany Mower, je suis la petite fille de Fanny. Il me semble que je ne vous ai jamais vue auparavant, si ?

Une lueur d’intérêt mélangée à de la panique passa dans les yeux de la jeune femme qui lui serra la main. Siwany frissonna, ses pensées se détachèrent du monde qui l’entourait et elle fut projetée dans la mémoire de l’inconnue.

 

La pièce était petite et sombre, on n’y voyait pas grand chose et au milieu trônait une table. Elle s’en rapprocha suffisamment pour remarquer l’avis de recherche froissé qui y avait été déposé, elle l’entrouvrit et le regarda avec attention. Il était au nom de Ambre Klarington et datait de 1856, elle réprima difficilement un frisson, que pouvait bien faire là un avis de recherche datant de près de cent cinquante ans auparavant ?Elle s’apprêtait à le reposer lorsqu’un hurlement retentit dans la pièce voisine, elle se précipita sur la porte et à peine l’eut-elle passée qu’elle sentit qu’elle avait changé d’époque. La décoration paraissait moins ancienne, elle l’aurait situé à un siècle plus tôt mais cela n’avait aucune importance. Ce ne fut pas cela qui la marqua lorsqu’elle rentra dans la pièce. Ce qui la choqua fut l’enfant d’à peine cinq ou six ans dont elle ne parvenait pas à distinguer le visage qui poignardait avec violence une vieille femme et un vieil homme. Des taches de sang se répandait tout autour d’eux et elle ne sut que faire d’autre que rester muette de surprise sur le seuil de la porte.

 

Siwany se mordit la lèvre avec violence et retira prestement sa main de celle de la jeune femme qui lui dit sur une voix monotone

-Enchantée. Je suis Sheïma.

Siwany la dévisagea et acquiesça d’un signe de tête

-Enchantée d’avoir fait votre connaissance.

Elle tourna les talons, prise d’une soudaine envie de s’éloigner le plus vite possible. Cela ne la regardait pas mais elle était sûre d’au moins une chose, le visage de la femme poignardée viendrait hanter ses cauchemars pendant des semaines et des semaines.

Elle fit signe à Moïra de la rejoindre et se retourna une dernière fois vers la jeune femme mais celle-ci avait déjà disparue, Siwany haussa les épaules et rejoignit son amie avant de jeter une poignée de terre sur le cercueil aussitôt imitée par la presque totalité des gens présents. Elle échangea quelques mots de politesse avec la plupart des personnes puis s’adossa à un arbre et les regarda partir un par un jusqu’à ce qu’elle soit seule avec Moïra. Elle se laissa tomber, épuisée, et son amie vint se poser à côté d’elle avec un faible sourire

-Tu as l’air complètement crevée…

-Je n’en ai pas que l’air, je suis littéralement morte.

-Que faisais tu tout à l’heure ?

-Un femme m’intriguait, elle n’avait aucune aura. Ou plutôt, elle en avait une mais elle était comme celle des esprits, elle ne voulait rien dire.

-Tu es allée la voir ?

-Evidemment, je suis allée me présenter. Elle m’a d’ailleurs rendu mon salut sous un faux nom.

 

-C'est-à-dire ?

 

-La première chose que me montre mes visions est systématiquement le nom de la personne concernée. Je n’ai bien évidemment aucun moyen de prouver que ce que j’ai vu était son vrai nom mais j’en reste intimement persuadée et je dois reconnaître que cela éveille ma curiosité…

 

-Pourtant, vu ta tête, ses souvenirs ne devaient pas être très agréables…

-A moins de posséder une profonde fascination pour tout ce qui est morbide, ils ne l’étaient pas.

Il y eut un long silence, Moïra savait que Siwany ne rajouterait rien, celle-ci ne racontait jamais les souvenirs des gens, et elle décida donc de changer de sujet

-Siwany… Qui est-ce que tu cherches dans ce cimetière ?

-Comment ? Je ne comprends pas le sens de ta question.

-Je pense que si, tu comprends très bien de quoi je parle. Tu as regardé tous les gens présents cet après-midi un par un comme si tu recherchais une personne en particulier. Je te connais Siwany. Tu attendais qui ?

-Mon frère.

-Ton…frère ?! répéta la jeune fille avec incrédulité

-Fanny était persuadée qu’il était encore vivant, je me suis dit que si il l’était, il viendrait à l’enterrement.

-Mais il n’est pas venu.

-Je ne m’attendais pas à ce qu’il vienne. Si il avait dû revenir, il l’aurait déjà fait.

-Tu espérais quand même murmura gravement la jeune fille.

-Oui. Comme n’importe qui d’autre l’aurait sûrement fait à ma place. Si j’ai le choix entre un frère mort et un frère vivant je pense que la question ne se pose pas longtemps.

-Qu’est-ce que tu vas faire maintenant puisqu’il n’est pas revenu ?

-Continuer ma vie comme si de rien n’était, je n’avais pas l’intention de la modifier pour lui, elle est déjà suffisamment bouleversée et je suis consciente que dans mon esprit il est déjà mort et enterré depuis longtemps et quoique l’on en dise je ne changerais pas ma vision des choses parce que ma grand-mère espère que son petit fils soit encore vivant six ans après sa disparition répondit-elle avec une lassitude palpable dans la voix.

-Tu as probablement raison… Mais cela changerait tout sil revenait, non ?

-La question ne se pose pas.

Moïra se releva en époussetant son jean, bien qu’elle eut fortement envie de rester et de continuer cette conversation encore longtemps, elle sentait que son amie avait besoin d’être au calme. Et surtout aurait besoin d’être seule lorsqu’elle irait voir la tombe de ses parents. Car Moïra était sûre qu’elle le ferait, depuis qu’elle connaissait Siwany, celle-ci n’y était jamais allée mais elle sentait qu’aujourd’hui était un jour particulier. Elle adressa un vague sourire perdu à son amie qui lui répondit sèchement

-Si tu trouves ma compagnie désagréable au point de vouloir partir, ne te cherche pas d’excuses. Je comprendrais.

-Je ne me cherche pas d’excuses. Je me disais juste que tu voudrais peut-être être seule. Je ne t’abandonne pas, si tu veux que je reste, je reste.

-Non, tu as raison.

Elle se retint de justesse d’ajouter « dégage », elle ne le pensait pas, elle était simplement énervée. Enervée parce qu’elle avait vraiment cru que Kyle viendrait.

Elle se releva et embrassa le front de Moïra

-Merci d’être venue.

La jeune fille ne répondit rien, il n’y avait rien à répondre. Son amie venait de la remercier d’être venue comme si elle en avait douté. Cela la peinait intérieurement mais elle n’en laissa rien paraître, consciente de l’effort qu’avait du faire la jeune fille pour l’embrasser sur le front naturellement malgré tout ce qu’elle avait du entrapercevoir. Elle s’éloigna et, avant de disparaître, se tourna une dernière fois vers son amie qui l’avait emmenée jusqu’au limites du cimetière

-Je pense aussi que ton frère est vivant. J’ai confiance en les prédictions de Fanny. Et je suis sûre que toi aussi tu y crois.

Elle adressa un dernier signe de tête à son amie puis disparut de son champ de vision.

Lorsque Siwany fut seule, complètement seule, elle retourna face à la tombe fraîchement creusée. Elle l’observa pendant quelques minutes, le regard vide, elle avait du mal à savoir où elle en était. Elle longea ensuite les allées du cimetière, il n’y avait vraiment rien de changé, elle reconnaissait tout. Même la tombe de ses parents était encore là. Contrairement à ce qu’elle avait pensé, il n’y avait aucune mauvaise herbes et un bouquet de fleurs fraîchement coupées y avait été posé quelques instants auparavant. Siwany regarda les fleurs avec un haussement de sourcil

 

J’ai oublié d’en emmener. Enfin peu importe, il semblerait que quelqu’un l’ait fait à ma place…Et je ne veux pas réfléchir à qui cela peut être.

 

Elle haussa les épaules, un mort se fichait éperdument de recevoir des fleurs. Elle caressa les pétales des roses blanches, les fleurs préférées de sa mère, puis ramena une de ses mèches rousses à ses lèvres. Quelqu’un était passé avant elle, quelqu’un qui connaissait parfaitement les goûts de sa défunte mère. Elle se releva en tremblant et cria à en perdre la voix le nom de son frère. Elle parcourut tout le cimetière en s’époumonant mais n’obtenu aucune réponse et finit par éclater en sanglots au dessus des tombes de ses parents, Lilith Mower et Samaël Mower. “Ce que vous êtes, Nous l'étions, Ce que nous sommes, Vous le deviendrez. » Siwany ricana malgré elle du mauvais goût de l’épitaphe et se laissa tomber en proie aux larmes puis lorsqu’elle eut pleuré tout ce qu’il y avait à pleurer se releva en chancelant. Il n’y avait pas à dire, l’endroit était tel que dans ses souvenirs, déprimant.

V.

29/08/2009 20:04 par sakyra

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    V.

    29/08/2009 20:04 par sakyra

Lorsqu’elles arrivèrent enfin dans la rue, elles courraient toujours à perdre haleine et à peine Siwany fut-elle devant la porte d’entrée qu’elle s’écroula sur le perron, haletante. Elle regarda ses mains puis ferma les yeux et tenta de reprendre son souffle. Durant toute la course, elle avait senti son mauvais pressentiment gagner du terrain de secondes en secondes et maintenant qu’elle était là avait peur de le voir se vérifier. Elle s’essuya le front du revers de la main, leva les yeux et haussa un sourcil; jamais encore auparavant elle n’avait fait attention au fait que l’image donnée par la maison était celle d’un endroit vieilli, fragilisé, sali par le temps. Son inquiétude s’accentua, lui nouant les tripes, la rongeant de l‘intérieur. Son angoisse la détruirait petit à petit songea t’elle. En ce moment précis, elle ne se sentait même pas la force de se relever tant elle avait peur de retomber dans les instants qui suivraient. Elle s’adossa négligemment au mur et demanda à Moïra d’une voix qu’elle espérait calme mais qui cachait mal son jeu d’aller voir comment allait Fanny. Moïra prit la petite clef que lui tendait son amie avec une moue inquiète, elle aussi était nerveuse. Elle s’énerva contre la porte lorsque celle-ci s’ouvrit en un grincement sinistre qui lui donna la chair de poule et lui retira tout courage. Elle mourrait d’envie de faire demi-tour et de laisser Siwany se débrouiller toute seule avec les fantômes de la maison mais elle ne pouvait pas faire ça. Pas à sa meilleure amie. Elle pénétra donc dans le long corridor et le longea, observant une à une les portes qui se dessinaient à sa droite et sa gauche mais qu’elle ne trouvait pas nécessaire d’ouvrir. Cela lui aurait fait perdre trop de temps de visiter toutes les salles où Fanny ne serait pas, intérieurement, la jeune fille savait très bien où serait la grand-mère de son amie. Il n’y avait qu’une seule et unique possibilité pensa t’elle en montant le grand escalier, elle se sentait comme guidée par quelque chose qu’elle ne voyait pas, qu’elle ne comprenait pas, mais qui lui indiquait clairement le chemin. Et cela ne la rassurait pas, pas du tout. Elle finit par s’arrêter devant la chambre de Siwany, soudainement prise de vertige. Elle était déjà rentrée dans la petite pièce des centaines et des centaines de fois, peut-être même plus souvent que dans sa propre chambre mais aujourd’hui elle se sentait de trop. Elle n’avait rien à faire là. Elle poussa un long soupir, hésitant sur la démarche à suivre et finit par poser sa main sur la poignée puis se ravisa estimant que cela n’était pas à elle de le faire. L’escalier lui parut encore plus grand qu’à la montée et elle réprima une forte inquiétude en retrouvant Siwany là ou elle l’avait laissée, le regard dans le vague. Elle grimaça, à ce moment-là son amie lui semblait complètement vide, perdue, abandonnée, à deux doigts de sombrer dans la folie…Moïra frissonna en croisant les yeux de son amie remplis d’une infinie tristesse et en la voyant se relever, décidée à aller chercher les mauvaises nouvelles là ou elles étaient.  Elles rentrèrent dans la maison sans un mot et Moïra eut la sensation que la décoration avait changé, elle voyait sur les étagères des objets qu’elle n’avait jamais vus auparavant et avait l’impression que les tableaux la suivaient du regard. Elle était consciente que cela n’était dû qu’à son imagination qui tournait à plein régime sous le coup de l’angoisse mais elle ne pouvait s’empêcher de paniquer. Elles montaient l’escalier lorsque Siwany s’accrocha avec frénésie à la rampe et s’y crispa en marmonnant entre ses dents

-Un décès. Une lettre, un secret révélé, des larmes. Un enterrement, une rencontre inopinée. Un voyage. Un long voyage…Un décès, un décès, un décès… Pourquoi n’y ai-je pas pensé ?

Elle frappa du poing le mur et soupira en voyant son sang couler sur ses doigts

-Et merde. Merde, merde, merde !

- Siwany…Tu te fais sûrement de mauvaises idées, Fanny nous attend peut-être là-haut…

-Tu as dis « peut-être ». Tu as dis « peut-être » répéta Siwany avec une voix tremblante.

-Arrête. L’aura de Fanny t’a semblé normale ce matin, non ?

Siwany la regarda négligemment avant de se remettre à monter les marches puis répondit sur une voix tranchante

-La capacité de voir son aura ne m’a jamais été accordée. J’ai toujours été incapable de voir l’aura d’un quelconque membre de ma famille…

Lorsqu’elles arrivèrent devant la chambre, le teint de Siwany était blafard, celle-ci ignorait encore ce qui s’était passé durant la matinée mais elle était certaine de ce qu’elle trouverait dans la petite pièce.

Elle tourna la poignée et ouvrit délicatement la porte, Fanny était bel et bien là. Elle était allongée sur le sol, un sourire paisible aux lèvres et exceptionnellement ses longs cheveux n’avaient pas été attachés et formaient une auréole autour de son visage. Sa figure était semblable à celle d’une enfant endormie et elle tendait sa main droite en direction du petit cadre bleu. Siwany resta figée sur le seuil. Elle ne cria pas, le cri qu’elle aurait émettre resté bloqué en travers de sa gorge et elle ne sut que faire d’autre que se cogner la tête contre le mur avec violence dans un geste de désespoir.

 

Folle. Je deviens folle. Ca fait mal mais je continue. En plus de devenir folle, je deviens masochiste. La vie est belle.

 

Une fois qu’elle se fut légèrement calmée, elle ramassa le petit cadre bleu qui était tombé de la commode et dont le verre s’était fendu et le lança négligemment sur la table de chevet où il éclata en petits morceaux. Moïra ne dit rien en voyant le verre se répandre dans la pièce. Elle ne dit rien en voyant son amie tomber à genoux aux côtés de la défunte et la pleurer à chaudes larmes. Elle n’ajouta rien sur la mort de la vielle femme et se contenta de rester immobile, se retenant à grand peine de ne pas vomir en se rappelant comment elle avait elle-même retrouvé le corps de sa mère l’année précédente. Elle était sûre que Siwany savait ce qui était arrivé depuis le début, qu’elle connaissait la vérité depuis qu’elle avait dit entendre ce cri, qu’elle avait su qu’en rentrant elle tiendrait la main d’une morte. Elle aurait aimé imaginer ce que pouvait ressentir son amie mais n’y parvint pas, la seule chose qui lui venait à l’esprit était une phrase que répétait souvent sa mère.

 

« Les meilleurs partent toujours en premier ».

Elles restèrent longtemps ainsi, sans bouger avant que Siwany ne finisse par se relever avec fatalisme. Cela faisait six ans déjà qu’elle vivait ici, mais jamais au cours de ces six dernières années elle ne s’était dit que cela arriverait un jour. C’était normal que cela arrive aux autres, mais pas à elle. Sa grand-mère ne serait plus jamais là le matin pour lui préparer son petit déjeuner et lui raconter ses rêves avec entrain, elle-même ne se réveillerait plus dans la petite pièce et ne descendrait plus le grand escalier. Mais surtout, surtout, Fanny ne sourirait plus. Plus jamais. Tout cela était désormais définitivement terminé et Siwany se sentit soudainement désespérément seule. Plus elle se répétait que sa grand-mère était morte, plus elle avait l’impression qu’une partie d’elle-même venait de lui être sauvagement reprise. Elle sortit de la pièce en état de choc et referma la porte derrière elle avec précautions. Moïra ne lui dit rien, les meilleurs amis seront toujours ceux qui comprennent votre besoin de solitude et de silence songea Siwany en redescendant les escaliers comme une somnambule et en sortant de la maison. Une fois dehors, elle s’effondra sur le sol en criant aussi fort qu’elle le pouvait, aussi longtemps qu’elle le put. Ce fut un cri qui glaça le sang de tout ceux qui passaient par là, un cri qui poussa les enfants à se cacher sous leur couette, un cri qui effraya quiconque l’entendit, un cri que le voisinage identifierait plus tard comme le hurlement d’une dépressive. C’était à la fois un mélange de désespoir et de rage ; un cri effrayant. Si sa main n’avait pas déjà été en sang, Siwany se serait sûrement encore une fois acharnée contre le mur, au lieu de cela, elle rentra à nouveau dans la maison, les idées claires. Un nouvel esprit venait de se rajouter à la famille ricana t’elle en regardant autour d’elle avec mélancolie puis monta dans la chambre de Fanny. Avant toute autre chose, elle ouvrit le tiroir et fut surprise de remarquer une lettre qui n’était pas là le matin même à côté du petit carnet. Elle la prit avec précautions et l’ouvrit délicatement, l’écriture de sa grand-mère s’étalait sur la page et pour une fois Siwany n’attendit pas avant de commencer à lire.

« Siwany,

Si tu lis ces quelques mots, c’est que je suis sûrement morte. Depuis quelques temps déjà, je sentais que ce moment devrait arriver prochainement et tu me vois sincèrement désolée de ne t’avoir rien dit mais je ne m’en sentais pas la force. Je me suis toujours dit que la mort arriverait un jour ou l’autre, je ne pensais simplement pas que cela serait si tôt.

Je sais que j’aurai dû t’en parler, te prévenir, plutôt que de te mettre devant le fait accompli mais tu as toujours été tellement distante sur ce sujet. Oh, je ne t’en veux pas, ce n’est pas un reproche, je comprends très bien le sentiment qui t’anime après ce qui t’est arrivée et je sais qu’il te faudra du temps pour être capable de te remettre du décès de tes parents et sourire à nouveau, je m’en veux d’avoir à t’infliger une peine supplémentaire.

Si tu savais comme j’aurais aimé pouvoir parler de tout cela avec toi, j’ai longuement pesé le pour et le contre et lorsque je me suis enfin décidée, il était déjà trop tard. Puisque je n’ai pas eu le courage de te dire mes adieux en face, je tenais au moins à te les faire par écrit. Je tenais à te rappeler combien je t’aime, combien j’ai été heureuse de te recueillir, combien tu as épanoui mes vieux jours…Les mots ne suffisent pas pour te dire combien mon cœur se serre en pensant à toi, à l’idée de partir sans t’avoir revue une dernière fois…Je suis fière que tu sois ma petite fille. Je crois que je ne te l’ai jamais assez dit et que je n’aurais plus jamais l’occasion de te le dire mais je tiens à ce que tu le saches. Je suis fière de toi. Je n’aurais jamais pensé que mon fils donnerait vie à un enfant aussi incroyable.

J’ignore si tu me pardonneras mais j’aimerais que tu me comprennes à défaut d’accepter ma lâcheté. Je suis vraiment navrée de ne t’avoir rien dit auparavant mais je ne voulais pas gâcher nos derniers moments ensemble. Lorsque je te vois, j’ai l’impression d’être en face de ton père lorsqu’il était adolescent…Vous vous ressemblez tellement. Il aurait été fier de toi. Fier de tes particularités. Tu es une jeune fille formidable, n’ai jamais honte de ce que tu es.

 

Adieu.

 

Fanny Mower.

 

 

 

P.S : Kyle est encore en vie. Désolé de t’apprendre cela aussi abruptement mais je n’ai pas eu l’occasion de te l’annoncer avant et je voulais que tu le saches. J’ignore ce qu’il est devenu, j’ignore où il est mais il est vivant. Je te dis cela car son corps n’a jamais été retrouvé, je suis certaine qu’il est quelque part, vivant. J’en suis sûre. Je ne te l’ai jamais dit auparavant car j’avais peur que tu ne te mettes en tête de le retrouver, têtue comme tu l’étais, mais tu es désormais suffisamment grande pour décider de ce que tu veux faire et je me devais de te le dire. Tu méritais de connaître la possibilité que ton frère soit encore en vie. Encore une fois, je te prie de me pardonner de ne pas te l’avoir dit auparavant, je ne savais pas comment te l’apprendre, je ne voulais pas que tu te fasses de faux espoirs…J’espérais qu’il reviendrait un jour frapper à la porte comme si de rien n’était. Mais il n’est jamais revenu. »

 

Siwany relut les phrases une à une avec attention puis étouffa ses larmes. Son frère était vivant. Son frère était quelque part et n’était jamais revenu la voir, n’avait jamais demandé de ses nouvelles, n’avait jamais succombé à l’accident.

 

Pourquoi ? Que s’est-il passé ce jour-là pour que lui survive ? Que s’est-il passé pour qu’il décide de ne pas revenir ? Comment Fanny a-t elle su qu’elle mourrait aujourd’hui ?

 

Les questions se bousculaient dans sa tête, elle replia la lettre en tremblant puis essuya de la main droite les larmes qui lui dégoulinaient sur les joues. Elle quitta la pièce toujours secouée par ce qu’elle venait de lire puis retourna dans sa chambre où elle retrouva Moïra qui n’avait pas bougé. Elle n’avait pas osé faire quoique ce soit. Elles mirent la défunte sur le lit dans un silence à peine brisé par les sanglots de Siwany puis sortirent de la pièce en refermant doucement la porte derrière elles.

Elles descendirent le grand escalier, sachant qu’elles ne le remontraient plus jamais. Tout ce qui était ici ne constituait déjà plus qu'un ensemble de souvenirs vagues et lointains. L'air sentait le parfum et la cuisine était toujours inondée de la même odeur de fruits, mais tout cela, toute cette sensation de bonheur éphémère s'en allait avec Fanny. Siwany soupira, c'était sa grand-mère qui donnait une âme à cette maison et tout s'en allait en même temps qu'elle, cet endroit n'était déjà plus qu'un mélange sinistre de tristesse et de vieillesse.

IV.

29/08/2009 19:41 par sakyra

  • IV.

    IV.

    29/08/2009 19:41 par sakyra

Les deux filles se dirigèrent lentement vers la salle N°13, sans qu’elle ne sache réellement pourquoi Siwany adorait cette salle. Celle-ci était pourtant tout ce qu’il y a de plus banal. Peut-être était-ce simplement le numéro de la salle qui était attirant, peut-être pas. La jeune fille n’en savait rien et dans le fond s’en moquait éperdument, elle aimait bien cette salle, point final. Elle esquissa un large sourire en voyant quelques élèves s’écarter sur son passage, elle avait beau avoir l’habitude, cela lui semblait toujours aussi ridicule. C’était complètement stupide.

 

Comment peut-on penser que j’ai la possibilité de tuer d’un simple regard ?  D’ailleurs, si je le pouvais ne l’aurais-je pas déjà fais depuis longtemps ?! Si tout ce que l’on peut dire sur moi était vrai je ne serais pas en train de marcher au milieu d’une foule d’élèves mais au milieu d’un amas de cadavres.

 

Elle soupira.

 

Il devient réellement nécessaire que je me reprenne, si on m’écoutait tout le monde mériterait de mourir.

 

Elle se tourna vers Moïra et lui cria « Je pars devant ! ». Avant même que son amie n’ai eu le temps de répondre, elle montait les escaliers quatre à quatre et rentrait en trombe dans la salle de biologie. Le professeur lui jeta un regard noir qu’elle lui rendit tout aussitôt et dès qu’il eut baissé les yeux, elle alla s’asseoir au fond de la salle, à sa place attitrée, faisant bouger quelques élèves déjà installés. Moïra arriva peu de temps après, essoufflée, et s’excusa auprès du professeur avant d’aller rejoindre son amie avec un sourire gêné et peu assuré

-Arrête de faire ça, ça me mets vraiment mal à l’aise à chaque fois. En plus je déteste me retrouver seule au milieu de gens qui me détestent.

-D’accord. Je ne le ferai plus.

Siwany avait répondu sur un ton désinvolte qui énerva Moïra, elle poussa un soupir agacé et lui jeta un regard irrité

-Tu dis ça à chaque fois. Tu n’arrêtes pas pour autant.

-Vraiment ? Je n’avais pas remarqué…

-Arrête Siwany, imagine que le prof nous vire parce qu’il en marre que nous arrivions en retard à chaque cours ! Parce qu’il en a marre que tu soutiennes son regard, parce qu’il en a marre de ne pas savoir quoi dire lorsque j’arrive car il sait que je suis amie avec toi, imagine !

-Il ne le fera pas.

-Qu’est-ce qui te permet d’affirmer des choses pareilles ?

-Le fait qu’il soit comme tous les autres. A moins d’être fou ou masochiste on ne provoque pas ce dont on a peur…

-Tu ne devrais pas jouer avec ta réputation Siwany, ça va mal se terminer.

-S’ils n’étaient pas tous aussi idiots je ne pourrais pas jouer avec ma réputation, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

Moïra esquissa un sourire en sortant ses affaires, elle reconnaissait à contrecœur que dans le fond son amie n’avait pas entièrement tort. Elle avait même entièrement raison mais jouer avec sa réputation n’était jamais une bonne chose et elle ne pouvait se débarrasser de l’idée que cela finirait mal. Le brouhaha qui avait suivi leur arrivée se dissipa peu à peu laissant rapidement place à un silence que le professeur s’empressa de rompre. Au bout de quelques minutes à peine, Moïra ne put s’empêcher de poser une question qui lui brûlait les lèvres à son amie

-Tu n’as pas bu aujourd’hui n’est-ce pas ?

Siwany lui jeta un regard glacial avant de répondre par un grognement

-L’occasion de le faire ne s’est malheureusement pas présentée.

 Elle préféra ne rien ajouter et changer de sujet sachant combien son amie pouvait être susceptible lorsqu’elle avait soif

-Tu as tiré les cartes ce matin ?

-Oui.

-Et…? Elles disaient quoi ?

Les yeux de Siwany s’embrumèrent et elle répondit sur une voix monocorde comme si elle était ailleurs

-Un décès. Une lettre, un secret révélé, des larmes. Un enterrement, une rencontre inopinée. Un voyage. Un long voyage…

Les yeux de Siwany redevinrent normaux et elle ajouta avec un haussement d’épaules

-Je ne sais qu’en penser, les cartes aussi peuvent se tromper…

-Tu ne t’aies jamais trompée depuis que je te connais.

-Et bien là, subodorons que je me suis trompée. J’aimerais m’être trompée donc on va dire que c’est le cas tant que l’on n’a pas une preuve du contraire, d’accord ?

Les deux filles se turent et un silence s’installa dans la pièce avant que le professeur ne dise sur une voix calme

 -L’heure qui va maintenant suivre sera basée uniquement sur la dissection.

Siwany se sentit frissonner à ce mot. Ou plutôt, elle sentit sa soif du matin se raviver dans son estomac et le regard de Moïra peser sur elle

-Ca va aller ? Courage Siwany, tu vas tenir le coup.

Oui. Je vais tenir le coup. Je dois tenir le coup.

 

Elle se força à se décrisper et à respirer calmement mais lorsqu’elle sentit arriver l’odeur de plusieurs souris arriver, morte ou pas, elle sut qu’elle ne tiendrait pas plus longtemps. Sa gorge commençait déjà brûler sous l’emprise du parfum et ses yeux à changer de teinte. Elle grimaça et se releva brusquement en renversant sa chaise et sortit de la salle en courant bousculant quelques élèves au passage. Elle ne reprit ses esprits qu’une fois définitivement sortie de la salle, la porte fermée derrière elle et la fenêtre ouverte. Elle s’assit sur le rebord de celle-ci, inspirant profondément l’air frais qui lui giflait le visage puis se recroquevilla sur elle-même, la tête entre les mains. Ses yeux étaient sûrement devenus rouges maintenant, elle ne pouvait pas se permettre de retourner en cours. Si elle le faisait, elle craquerait à coups sûr. Elle sursauta en voyant la tête du professeur, effrayé à l’idée d’avoir à lui parler, passer par l’entrebâillement de la porte. Elle descendit prestement de son perchoir en cherchant une excuse bidon mais valable.

Inconsciemment, elle attrapa une de ses mèches rousses et se mit à la mordiller en attendant que le prof lui adresse la parole ce qui arriva plus vite qu’elle ne l’avait espéré

 -Puis-je savoir ce qui vous est arrivée, mademoiselle Mower ?

 Siwany leva ses grands yeux vers lui et un léger sourire se dessina sur son visage en regardant l’aura entièrement grise de son professeur. Celui-ci avait beau prendre ses grands airs, il mourrait de peur et cela la réjouit profondément. Elle étouffa un petit rire en se disant qu’elle n’avait qu’à se mettre à le dévisager pour que celui-ci ait un arrêt cardiaque. L’idée l’amusait, la détendait même. Cependant, la pensée de se retrouver avec un cadavre sous les bras l’en dissuada et elle chercha une réponse appropriée à la question qu’il lui avait posé.

-Je vous pris de m’excuser mon comportement passager mais la vue et l’odeur du sang m’insupportent. Aussi vous demanderais-je de pouvoir rester dans le couloir durant l’heure.

Apparemment satisfait le professeur remonta ses lunettes sur son nez, acquiesça d’un signe de tête, se frotta les mains puis lui demanda de ne pas quitter le couloir et de l’appeler en cas de problèmes avant de retourner dans sa salle de cour d’où sortait une délicieuse odeur qui chatouilla les narines de Siwany. A peine fut-il reparti qu’elle remonta sur le rebord de la fenêtre en chantonnant, elle ferma les yeux et se laissa aller à ses rêves lorsque soudainement elle fut prise de vertige et entendit un cri lui déchirer la tête. Un hurlement qui lui glaça le sang et résonna dans son esprit avec intensité. Elle tomba sur le sol en se bouchant les oreilles et en sanglotant mais la plainte continua de s’élever dans son âme de plus en plus fort. Elle sentait qu’il se passait quelque chose et qu’il fallait qu’elle parte, maintenant. C’était plus qu’un mauvais pressentiment, c’était presque une certitude. Elle se releva en se frottant les joues, espéra qu’elle n’avait pas été entendue par les élèves puis rentra dans la salle de cours.

Moïra était calmement en train de découper la cage thoracique de la souris qui gisait devant elle lorsque Siwany pénétra dans la pièce comme une furie, les yeux brillants comme des braises. En même que tous les autres élèves, Moïra eut un mouvement de recul instinctif puis se reprit et se demanda ce qui pouvait bien avoir poussé son amie à revenir dans la pièce.

 

On dirait qu’elle a le diable aux trousses. Enfin j’aurais dit ça si elle ne m’avait pas fait elle-même penser à une démone ou un truc de ce genre.

 

 Siwany se dirigea vers elle comme une somnambule, lui saisit le poignet et lui plaqua une main sur la bouche avant de l’emmener dehors sans que personne n’ait eu le temps de réagir ou de comprendre quoique ce soit.

Ce ne fut qu’une fois qu’elles furent en dehors de la salle et que Siwany l’eut relâchée que Moïra explosa et se dégagea de l’emprise qu’exerçait son amie sur son poignet

-Lâche-moi, Siwany ! Tu es tombée sur la tête ou quoi ? Décidément, ton cas ne s’arrange pas…

Elle se tu en croisant les yeux rouges sang inondés de larmes de la rouquine

-Chut. J’ai déjà envie de te découper en morceau avec mes ongles pour me repaître de ta chair morceau par morceau avant de m’abreuver de ton sang alors s’il te plait, tais toi.

-Mais qu’est-ce qui se passe ?

Siwany détourna la tête en faisant virevolter ses cheveux roux autour de son visage et répondit sur un ton vague

-Un cri. Un hurlement effrayant qui résonnait dans ma tête.

Moïra répondit avec scepticisme

-Un hurlement ? Dans ta tête ? Tu es sûre que ça va ?

-Je ne suis pas folle, Moïra. Quoi que l’on puisse en dire, je suis saine d’esprit et j’ai entendu ce hurlement comme je t’entends toi, sauf que là c’était…Fanny.

 

Moïra frissonna, la nouvelle lui avait causé un choc, elle n’était pas sûre de ce que son amie venait de dire et pour une fois elle eut profondément envie que l’instinct de Siwany se révèle être faux. Elles sortirent en courant du lycée et ne ralentirent pas une seule fois le pas avant d’apercevoir la grande maison. 

III.

29/08/2009 19:38 par sakyra

  • III.

    III.

    29/08/2009 19:38 par sakyra

 La première chose que Siwany remarqua en arrivant devant le lycée fut le bras bandé de Moïra. Elle n’irait pas jusqu’à dire que cela la surpris, elle avait l’habitude mais elle ne pu s’empêcher de lâcher quelques jurons. Cela ferait bientôt cinq ans que les deux filles se connaissaient, cinq ans qu’elles étaient devenues inséparables, cinq ans qu’on les appelait « les jumelles », cinq ans qu’elles faisaient tout à deux… L’idée ne les avaient encore jamais effleurées qu’elles aient un jour à se séparer pour une raison quelconque, aussi loin qu’elles puissent voir leur futur, elles le voyaient à deux. Certains diraient qu’elles étaient un peu cruches sur les bords de croire si naïvement en elles mais ceux qui les connaissaient ne doutaient pas une seule seconde que leur amitié perdurerait. Cependant comme peu de gens les connaissaient intimement tous étaient persuadés qu’elles finiraient un jour ou l’autre par se disputer et cela les réjouissaient profondément car il fallait bien reconnaître que les deux filles étaient loin d’être appréciées où qu’elles aillent. Moïra était une fille de grande taille, aux courts cheveux blonds et ternes, aux larges yeux d’un bleu pâle et qui n’avait que la peau sur les os. De grands cernes entouraient ses yeux et son corps entier était recouvert de bleus. Elle en avait bien plus que la veille et sûrement beaucoup moins qu’elle n’en aurait le lendemain. Siwany se rapprocha d’elle en maudissant les imbéciles qui s’agglutinaient autour de son amie à la recherche d’un ragot potentiel et se contenta de leur faire un signe de main méprisant qui suffit à leur faire comprendre que leur présence n’était pas désirée et qui les fit déguerpir. A moins d’être fou, personne ne la contrariait jamais et tout le monde évitait même d’avoir à lui adresser la parole ou de croiser son regard. Quand elle eut enfin rejoint Moïra, elle avait atteint un tel stade d’énervement qu’elle savait pertinemment que tenter d’avoir une discussion calme était vain mais elle ne pu s’empêcher de prendre la parole

-Cela ne cessera donc jamais ? Quel était le motif cette fois ci ? Nous savons toutes les deux pertinemment que l’on ne peut pas permettre que cela continue ainsi, Moïra. Il faut que cela cesse, sincèrement.

-Occupe toi de tes affaires et je m’occupe des miennes, j’ai passé l’âge que tu me dises ce que j’ai à faire répondit agressivement la jeune fille.

Siwany haussa un sourcil, Moïra serait toujours la seule personne à oser lui répondre ainsi et pour une fois cela la réjouit profondément car elle avait besoin de se passer les nerfs et de crier sur quelqu’un. Or ce n’était pas avec un des imbéciles qui fuyait dès qu’il croisait son regard qu’elle aurait pu s’amuser à monter le ton

-Il finira par te tuer. Il est complètement fou, j’irais même jusqu’à dire que je suis surprise qu’il n’ait pas encore été interné.

-Ne parle pas comme ça de mon père, Siwany.

-Il n’y a aucun mal à dire la vérité, répondit glacialement celle-ci.

Moïra se laissa tomber sur l’un des bancs qui meublaient la cour de récréation en tremblant, elle n’était pas si différente que cela des autres dans le fond, le regard de Siwany lui inspirait aussi une peur profonde. Elle répondit dans un soupir en rejetant une de ses mèches de cheveux derrière son oreille et en évitant d’avoir à regarder les yeux de son amie

-Tu sais bien qu’il ne me tuera pas.

Siwany la fixa avec un air glacial et répondit froidement

-En ce moment précis, la seule chose que je sache c’est que si tu penses ce que tu viens de dire tu es une imbécile finie.

-Je te dis qu’il ne le fera pas.

-D’accord, subodorons qu’il ne le fera pas. Ou plutôt donne-moi une seule bonne raison de laisser penser qu’il ne le fera pas.

-Il m’aime.

Siwany éclata d’un rire grave puis reprit son calme et fixa la jeune fille blonde dans les yeux avant de murmurer

-Bien sûr. Il t’aime. Heureusement que tu m’as remis ce léger détail en mémoire parce que j’ai tendance à l’oublier quand je repense au nombre de fois où il t’a cassé le bras… 

Moïra lui jeta un regard noir et répondit sur une voix tranchante
-Arrête Siwany.
-Non. Pendant que nous y sommes, j’aimerais que tu me rappelles combien de fois Fanny a-t-elle du t’emmener à l’hôpital parce qu’il avait tenté de t’étrangler ou de tout simplement te tuer d’une façon ou d’une autre. Alors ? Combien de fois, Moïra ? Je ne suis même pas sûre que l’on puisse encore les compter. Sans nous tu serais purement et simplement morte.
-Je t’ai dit d’arrêter Siwany.
-Comptes-tu esquiver le sujet éternellement où attends-tu simplement d’être six pieds sous terre endormie dans un joli cercueil pour l’aborder ? 
-Tu exagères. Quoi que tu en dises c’est tout de même mon père et il serait tout simplement incapable de me tuer.
Siwany croisa les bras et s’adossa nonchalamment au mur
-Si il y a bien quelque chose de malheureux dans cette histoire c’est que tu ne seras plus là le jour où je pourrais te prouver que tu as tort…
-Tu oublies qu’il m’aime ! trancha la jeune fille au bord des larmes
Siwany se releva, piquée au vif par la réflexion et cria presque en répondant
-Comment peux-tu appeler cela de l’amour ?! Il te maudit, te frappe, te maltraite et j’en passe des meilleures et tu OSES me dire qu’il t’aime ?! 
-Ca n’a rien à voir.
-Ca a tout à voir. Entre casser un bras et briser une nuque, il n’y a pas une grande différence.
Moïra accusa le coup avec difficulté et commença à se sentir mal, monter le ton était toujours éprouvant et d’autant plus lorsque c’était avec Siwany qui de toute façon finissait toujours par avoir le dernier mot. Elle refusait cependant de se laisser abattre et d’arrêter si rapidement la conversation même si la tournure que prenait celle-ci ne lui plaisait pas
-Tu sais très bien que mon père est trop faible pour pouvoir tuer quelqu’un !

 

La rouquine répondit en un murmure inquiétant
-Il y a un début à tout, il faut une première fois à chaque chose.
- Comment peux-tu dire des choses pareilles ? 
-Ce soir, viens à la maison. Et ne discute pas, ce n’était pas une question, c’était un ordre.
-Il faut quand même que je demande l’autorisation à mon père. 
-Le fais-tu exprès ou es-tu simplement stupide ? Cela indiffère complètement ton père que tu sois là ou non, il n’est même pas capable de remarquer ta présence. Que veux-tu que ça lui fasse d’avoir à s’occuper de sa fille alors qu’il ne tient même pas seul sur ses deux pieds ? Il se fiche complètement que tu existes ou non, Moïra. Mets-toi ça dans le crâne et rappelle-toi qu’il suffirait qu’il boive un verre de trop un jour pour que tu ne sois plus là.
La jeune fille ne répondit rien et Siwany reprit sur un ton plus calme mais toujours aussi irrité
-Si tu mourrais, là, maintenant, devant ses yeux, tu sais aussi bien que moi que tu lui serais toujours aussi indifférente alors je t’en prie n’essaye pas d’inventer l’amour qu’il ne te donne pas !

 

La dernière phrase avait été prononcée sur un ton tranchant, meurtrier et révélateur. La conversation s’arrêta donc là puisque personne n’avait envie de la continuer.


Moïra soupira, elle savait pertinemment que Siwany avait raison et que si les choses continuaient à ce rythme elle finirait par mourir sur le carrelage de sa cuisine recroquevillée sur elle-même mais était incapable de le reconnaître. Comme si en avouant l’enfer qu’elle vivait, elle perdrait même l’amour qu’elle s’était imaginé recevoir de son père. Elle ne pouvait pas s’empêcher d’espérer naïvement que les choses aillent mieux. Après tout, cela ne s’était pas toujours passé comme ça, tout allait bien jusqu’à un certain moment, qu’elle ne savait situer, où son univers avait basculé. Elle restait incapable de dire quand tout cela avait commencé. Il y avait six ans peut-être, à moins que ce ne soit sept ou huit ans…Peut-être même plus. Elle n’en savait rien, elle n’y avait même jamais réfléchi et cela importait peu dans le fond. Cela la dérangeait tout de même d’ignorer quand sa mère avait commencé à déprimer et pour quelle raison, est-ce que son père la frappait déjà lorsqu’elle était enfant ? Buvait-il autant avant ? Elle ne se souvenait plus de rien, les coups répétés qu’elle avait reçu depuis déjà trop longtemps lui avaient effacé la mémoire, provoquant un oubli presque total. Désormais, elle avait simplement peur de se souvenir. Sa vie n’en était plus une, au fil du temps c’était devenu un simple cauchemar. Un cauchemar incessant. Si Siwany ne l’avait pas toujours soutenue et n’était pas arrivée comme par hasard dans sa vie, elle aurait sûrement fait comme sa mère l’année dernière. Elle se serait suicidée. La seule petite parcelle de vie qui lui restait et à laquelle elle s’accrochait désespérément c’était à son amie qu’elle la devait et elle ne la remercierait jamais assez pour cela.

Siwany soupira, si à elle on lui avait pris depuis l’enfance à ne jamais baisser les bras, à ne pas se laisser marcher sur les pieds et de dominer avant d’être dominée tout ce que l’on avait appris à Moïra depuis sa plus tendre enfance était la peur et l’instinct de survie. Cela donnait au sang de son amie une odeur particulière, délicieuse…Elle ferma les yeux et se laissa aller à ses pensées, elle n’avait jamais compris pourquoi elle avait été attirée par Moïra. La jeune fille n’était pas particulièrement attirante mais elle ne regrettait pas. Elle était même capable de raconter dans le détail le jour de leur rencontre tant celle-ci l’avait marquée. C’était un soir d’hiver glacial durant lequel l’hiver grondait, les éclairs découpaient le ciel dans des jets de lumières et les gens se barricadaient chez eux. Comme à son habitude, elle avait tiré les cartes et était tombée sur celle de la rencontre. Elle s’en souvenait parfaitement maintenant bien qu’à l’époque elle n’y ait prêté aucune attention. Elle revoyait la carte, cornée sur les bords et sur laquelle était dessinée une enfant endormie. A ce moment-là cependant, une soif de sang incontrôlable lui broyait les tripes et elle avait donc été strictement incapable de se concentrer sur quoique ce soit, elle n’était pas parvenue à trouver le sommeil et était donc sortie comme une somnambule, poussée par une envie qu’elle ne comprenait pas. Pendant un court moment, elle avait même espéré que la pluie lui laverait sa soif mais cela n’avait pas été le cas. Elle marcha longtemps comme cela, sans but précis, ignorant où elle allait, suivant simplement son instinct. Ses cheveux trempés dégoulinaient sur ses épaules et ses yeux lançaient des éclairs assortis à ceux qui traversaient le ciel. Elle était en train de se dire qu’il était temps qu’elle fasse demi-tour, que Fanny allait s’inquiéter quand elle la vit pour la première fois. Elle en oublia la soif, elle en oublia la pluie, elle en oublia Fanny et ne garda en mémoire que cette jeune fille aux courts cheveux blonds emmêlés et dont les cernes entouraient les yeux. Une odeur indéfinissable s’en échappait et Siwany n’était pas sûre d’avoir vu un jour plus beau et vulnérable à la fois, elle se sentait à ce moment-là touchée par ce qu’elle voyait pour la première fois depuis longtemps. L’inconnue était en train de tambouriner à une porte quand elle l’aperçut et lui adressa un vague sourire avant de retourner à ses occupations, ayant sûrement déjà oublié la jeune fille rousse qui la fixait avec une soif grandissant dans ses entrailles et un sourire carnassier.

Siwany avait eu l’impression que son cœur s’était arrêté lorsque sa future proie lui avait adressé un sourire, soudainement elle n’avait plus rien compris et s’était sentie perdue, désarmée. Comme si ce simple sourire l’avait lavée de toute envie de sang. Elle avait commencé à regarder la jeune fille blonde avec attention et s’était rapprochée de Moïra qui continuait de frapper comme une furie sur la porte, Siwany se rappelait encore de la façon dont elle avait murmuré

-Puis-je t’aider ?

C’était tout ce qu’elle avait trouvé à dire mais cela avait suffit pour que Moïra arrête de frapper contre la porte et laisse retomber ses mains ensanglantées contre son corps. Siwany les avaient prises et au moment où elle les avait touchées, elle s’était retrouvée transportée dans les souvenirs de la jeune fille.

 

Elle se retrouva dans une chambre d’hôpital, face à celle qu’elle devinait être la mère de Moïra. Celle-ci tenait un nourrisson dans ses bras et répétait sur un ton joyeux « Moïra. Moïra Traurigkeit. ». Le bébé tenait le doigt de sa mère de ses petites mains et ce geste, aussi simple fut-il l’émut. Elle avait toujours trouvé que l’amour maternel avait quelque chose de magnifique et puéril. Le décor se brouilla et elle se retrouva quelques années plus tard dans une cuisine au carrelage noir et blanc, regardant une Moïra devenue adolescente se faire frapper par son père et protéger par sa mère. Les cris de la jeune fille lui résonnèrent dans les oreilles et elle sut que la vision du sang coulant sur le carrelage la hanterait encore longtemps. D’autant plus qu’elle était restée là à observer la scène, incapable de faire quoique ce soit. 

 

Elle avait retenu un petit cri et lâché précipitamment la main de Moïra, cela lui avait toujours fait cela. A peine touchait-elle quelqu’un qu’elle se retrouvait propulsée dans sa mémoire, dans ses souvenirs aussi désagréables soient-ils. Ce jour-là, lorsqu’elle fut sortie de sa vision, elle avait eut du mal à reprendre contenance et avait dit ce qui lui passait par la tête

-Désires-tu que j’enfonce la porte ?

Elle s’en savait capable si on le lui demandait mais cela ne fut pas le cas, son interlocutrice se contenta de la regarder éberluée avant de répondre
-Non. Merci. Je ne pense pas que cela soit nécessaire.

Siwany repensa à la scène de la cuisine et estima qu’effectivement il n’était pas nécessaire que la jeune fille retrouve son père…

-Que vas-tu faire ? Attendre dehors ? 

-Mon père viendra m’ouvrir lorsqu’il aura besoin de moi. Ou ma mère, si il lui en laisse la possibilité.

Elle s’était tue puis avait repris en voyant le visage de Siwany

-Tu sais, j’ai l’habitude, j’ai même commencé à trouver cela normal de dormir à la belle étoile…Ce n’est pas aussi désagréable qu’on ne le pense…

-Mais…Mais…Il pleut.
-Cela ne me dérange pas, j’aime la pluie. Et de toute façon, je n’ai pas le choix, si ?
-Il suffirait que tu me demandes d’enfoncer la porte…
La jeune fille éclata de rire et lui tendit la main en souriant
-Ravie de faire ta connaissance, je suis Moïra.

Siwany se rappela de la mère de Moïra qui la berçait en répétant son nom et son prénom puis murmura avec un large sourire
-Je sais. Moïra Traurigkeit. Je me nomme Siwany, Siwany Mower. Enchantée. 
-Tu es...celle que l’on appelle… « la sorcière » ?
-Il arrive que l'on m'appelle comme ça, effectivement.
La nouvelle avait parue exciter Moïra qui s’était soudainement mise à gigoter autour d'elle avec curiosité
-Incroyable ! Je n'aurai jamais cru te rencontrer ainsi ! Je n'aurai jamais cru te rencontrer en fait... On raconte que tu es capable de tuer quelqu'un en le regardant dans les yeux !
-On raconte n'importe quoi...
-Tu n'es pas aussi effrayante qu'on le dit, je m'attendais à...une sorte de monstre. Tu es inquiétante aussi mais différemment.
-Je NE suis PAS effrayante.
Elle avait dit sa dernière phrase sur un ton irrité et Moïra comprit tout de suite qu'il valait mieux pour elle ne pas continuer sur ce sujet-là et un silence pesant s'installa. Siwany avait commencé à faire demi-tour et s'était tournée vers Moïra une dernière fois 
-Si jamais, par le plus grand des hasards, le temps d’une conversation, tu t’étais lassée de dormir à la belle étoile et que tu désirerais un toit sous lequel dormir tu peux toujours me suivre…Je serais ravie de t’héberger le temps d’une nuit.
L’aura de Moïra qui était restée neutre durant toute la conversation était soudainement devenue gris pâle et Siwany avait ri

 

-Je t’effrayes ?! Alors que tu es prête à dormir dehors, sous la pluie, devant chez toi parce qu’un père saoul refuse de t’ouvrir ? Que veux-tu que je te fasse ? Je n'ai pas les pouvoirs que m'accordent naïvement les gens.
-Comment as-tu su quel était mon nom de famille, que mon père buvait, que j’avais peur si tu n’as pas les pouvoirs que l’on t’accorde ?  
Siwany n’avait pas répondu et s'était éloignée de trois pas avant de murmurer sur un ton ironique
-Très bien, je m’en vais. Après tout, ce n’est pas moi qui dort dehors mais sache que ma proposition tient toujours.

 

Elles avaient reparlé quelques instant et malgré le doute qui habitait Moïra, celle-ci avait fini par la suivre et elles étaient rapidement devenues inséparables au grand plaisir de Fanny qui commençait à sérieusement s’inquiéter de la haine que provoquait Siwany chez les gens où qu’elle aille.

II.

29/08/2009 19:27 par sakyra

  • II.

    II.

    29/08/2009 19:27 par sakyra

Siwany se réveilla en sursaut, hurlant presque. Le rire sadique qui avait marqué la fin de son cauchemar résonnait encore dans ses oreilles et elle revoyait les grands yeux violets qui l’avaient faite sombrer sans aucune difficulté. Elle grimaça en repensant au sang qu’elle avait laissé s’échapper et se maudit d’être aussi faible, elle se dégoûtait. Elle se frotta les yeux afin de se réveiller et laissa échapper un grognement, la soif qui lui tenaillait maintenant les entrailles était insupportable et la rendait de mauvaise humeur.  Elle avait conscience qu’elle ne pourrait pas se rassasier avant d’être à nouveau en rêve et soupira en pensant à la journée qui l’attendait avant qu’elle ne puisse à nouveau se coucher. A coup sûr, elle serait de mauvaise humeur toute la journée. Charmant programme ricana t’elle. Elle repoussa la couette, s’assit sur le lit et balaya du regard la pièce. C’était toujours la même chose, rien n’avait changé. Elle avait beau regarder avec attention chaque matin, rien ne changeait jamais, la pièce était comme la veille et comme elle le serait le lendemain. L’odeur de bois et de cire fondue flotterait toujours, le bureau ne serait jamais réparé et continuerait d’être encombré par de la paperasse, les armoires seraient toujours aussi poussiéreuses…La petite pièce était très bien comme cela, jugea Siwany, ce mélange de mauvais goût, de vieillesse, de crasse et de désordre donnait au tout un charme indéfinissable, un petit plus en comparaison aux autres salles. Siwany soupira, elle ignorait pourquoi elle craignait chaque matin que la pièce ai changée durant son sommeil mais se rendait heureusement toujours compte en ouvrant les yeux que celle-ci était semblable à ses souvenirs de la veille. Elle quitta son lit, faisant craquer le plancher sur son passage, et s’habilla rapidement. Une fois qu’elle eut fini de se préparer, elle passa devant le grand miroir et se regarda rapidement, elle avait choisi une tenue complètement noire comme à son habitude. Le noir lui allait bien, il correspondait à la tristesse et à la solitude que l’on pouvait lire dans ses yeux. Aucune autre couleur ne correspondait aussi bien à ses états d’esprits et à sa réputation de sorcière. Ses longs cheveux roux et bouclés cascadaient sur ses épaules, descendant jusque ses hanches, contrastant avec la couleur sombre des vêtements. Elle esquissa un léger sourire en se maquillant et en regardant ses yeux vairons, elle aimait énormément ses yeux et à chaque fois que quelqu’un lui adressait la parole, elle avait droit à une réflexion dessus. Qu’y pouvait-elle si elle avait un œil couleur émeraude et l’autre couleur turquoise ?  Elle haussa les épaules ; de toute façon, cela faisait longtemps que plus personne n'avait eu le courage de lui adresser la parole même pour lui faire des compliments sur ses yeux comme auparavant. Elle descendit le grand escalier en colimaçon pour rejoindre la cuisine où l’attendait Fanny, sa grand-mère, qui préparait le petit déjeuner. Cela non plus, cela ne changerait jamais songea Siwany en s’installant à table, tous les matins Fanny se levait avant elle et était en train de préparer le petit déjeuner lorsqu’elle se réveillait. Comme pour la petite pièce, Siwany espérait que cela ne changerait jamais. Elle tenait à ses habitudes presque autant qu'à sa réputation.

 

Elle se releva et murmura à l’intention de sa grand-mère

 

-Prends donc la peine de t’asseoir un peu et pour une fois laisse moi t’aider.

 

-Fous moi la paix, assis-toi et mange.

 

La jeune fille se rassit avec un sentiment de frustration et commença à manger, savourant chaque bouchée même si elle savait pertinemment que cela ne calmerait pas pour autant la soif de sang qui lui nouait le ventre.

 

Rien ne calmera cette soif quoi que je fasse. Rien ne l’a jamais calmée.

 

Elle promena son regard dans la pièce en attendant que sa grand-mère vienne s’asseoir en face d’elle. La cuisine était grande et avait récemment était repeinte avec des couleurs vives  suivant l’idée de sa grand-mère « J'en ai marre de vivre dans une maison où les couleurs donnent l'impression que tout le monde va mourir le lendemain » avait déclaré celle-ci. Siwany savait très bien que c’était d’abord pour elle que Fanny avait fait cela et ne l’en remercierait jamais assez. Elle devait reconnaître qu’elle n’était pas contre l’idée de chasser les mauvais souvenirs qui résidaient en ce lieu, qui appelait les défunts à revenir. Cependant, comme elle avait pris l’habitude de ne jamais aborder le sujet avec Fanny, elle n’avait jamais pu la remercier comme elle se le devait. Elle n’aimait pas particulièrement être dans un endroit qui rappelle les morts à la vie. Maintenant la salle sentait bon les fruits et les légumes, l'odeur des pommes et des pêches flottait dans l'air accompagné d'une légère odeur de rose provenant du bouquet posé en évidence au centre de la table. Siwany huma l'air quelques instants, profitant de chaque odeur puis arrêta son regard sur le visage légèrement fané par les années qui était enfin devant elle. Fanny lui adressa un large sourire avant de se pencher sur son assiette

-Encore habillée de noir…murmura t’elle avant de porter sa tartine à sa bouche.

Siwany regarda quelques instants la longue robe à volants qu’elle avait choisi le matin même et esquissa un léger sourire

-Je ne pourrais rien choisir de mieux pour correspondre à l’ambiance morbide qui règne dans cette maison.

-Laisse les souvenirs là ou ils sont, répondit la vieille femme sur un ton qui n’admettrait aucune réplique, les morts sont morts ni plus ni moins.

Siwany ne répondit rien et se contenta de détourner le regard, refusant d’admettre que Fanny avait raison. Elle n’était toujours pas décidée à quitter la couleur du deuil qui l’habitait maintenant depuis six ans, comme si c’était la seule façon de se rattacher à ce qu’elle avait été. Elle chassa cette pensée de sa tête et observa sa grand-mère, Fanny avait du être une très belle femme de nombreuses années plus tôt. Ses longs cheveux blancs lui arrivaient maintenant en dessous des fesses et était fermement retenus par une tresse, ses grands yeux marrons avaient perdu de leur vivacité avec le temps mais gardait une lueur de malice et elle avait un sourire inimitable qui, à une époque, avait du faire tomber plus d'un garçon à ses pieds. Elle avait été une belle femme aux cheveux d'or et aux yeux brillants mais comme toujours le temps avait fait ses ravages, elle n'en gardait pas moins une grande beauté mais celle-ci n'était cependant plus comparable à celle d'antan. Comme sa petite fille, elle portait en pendentif une opale sertie dans soleil en argent. Toute leur famille portait le même, ou plutôt tout ce qui avait un jour été leur famille portait le même. Les anciens racontaient qu’il contrait une malédiction et même si Siwany avait toujours pensé que cela n'était qu'un délire de famille superstitieuse et de vieilles légendes sans intérêts, elle n'avait à ce jour encore jamais retiré son collier. On ne pourrait jamais être sûr que cela ne soit pas de simples divagations…

Fanny la regardait comme si elle la voyait pour la première fois, elle devait sûrement se dire pour la énième fois que sa petite fille avait beaucoup hérité d'elle, elles avaient le même regard perdu lorsqu'elles réfléchissaient, la même lueur dans les yeux, la même façon de se tenir et encore plein d'autres petits points communs dont elles s'amusaient parfois à faire la liste. Fanny croisa le regard de sa petite fille et frissonna, malgré le temps qu'elle avait eu pour s'y habituer, elle n'arrivait toujours pas à se faire aux yeux de couleurs différentes de Siwany, cela ne l'avait jamais rassurée, elle avait même complètement paniqué le jour ou elle avait su que sa petite fille ne voyait correctement que de son œil vert. Elle n'y accordait plus autant d'importance qu'auparavant mais elle continuait à se demander régulièrement d'où pouvait bien lui venir cette particularité, aussi loin qu'elle puisse remonter dans leur arbre généalogique cela n'était encore jamais arrivé. Elle reconnaissait cependant que certains pouvaient trouver cela beau même si cela restait étrange à ses yeux.

Siwany se releva, débarrassa la table et commença à faire la vaisselle sous le regard amusé de Fanny

-Si tu as simplement quelque chose à te faire pardonner, tu n’es pas obligée de faire la vaisselle tu sais…

Elles rirent toutes les deux de bon cœur et Fanny regarda sa petite fille avec tendresse avant de lui déclarer sur un ton enjoué qu’elle avait encore une fois fait un rêve unique en son genre durant la nuit et qu’elle aurait aimé avoir un avis extérieur. Avant de disparaître dans la véranda en laissant une légère odeur de vanille derrière elle, elle précisa que c’était une sorte de prophétie. Siwany observa sa grand-mère s’éclipser puis une sensation de légèreté lui noua l’envahit et la curiosité lui noua le ventre comme l’avait fait la soif quelques secondes plus tôt. Elle avait toujours adoré les rêves de sa grand-mère, peut-être devrait-elle d’ailleurs lui raconter son cauchemar…Elle jugea que non, cela ne servirait qu'à raviver sa soif et cela pouvait attendre, cela n'avait rien d'important. Elle monta le grand escalier et se dirigea vers la chambre de Fanny. Pour la énième fois, elle resta muette d'admiration devant l'ordre qui régnait, tout était toujours impeccablement rangé et elle n'avait jamais vu quoique ce soit traîner. Elle se demanda une fois de plus comment quelqu'un d'aussi maniaque que sa grand-mère pouvait vivre avec quelqu'un d'aussi désordonné qu'elle-même mais comme toujours n’y trouva pas de réponse. La pièce avait été décorée dans un style ancien, Fanny adorait les meubles de l'ancien temps et avait donc aménagé sa chambre uniquement avec de grands meubles de bois bien taillés et sculptés. La pièce sentait le chêne et le sapin, l'orme et le peuplier, le charme ou encore parfois le bouleau. Siwany s'avança jusqu'à la petite table de chevet telle une somnambule et tira sur la poignée dorée, le tiroir s'ouvrit dans un grincement sinistre et elle prit avec précautions le petit carnet rouge qui était à l'intérieur. Elle s'installa sur le lit et commença à le feuilleter, tournant sans cesse les pages, hésitant à commencer à lire. Siwany était ce genre de fille qui devant un livre passait autant de temps à admirer les pages qu'à le lire. Elle observa longuement l’écriture de sa grand-mère, penchée et soignée à la fois, elle révélait un côté rêveur que Siwany admirait. Elle admirait tout chez sa grand-mère. En voyant les dizaines de pages remplies d'encre dont certaines qu'elle n'avait encore jamais lu, elle se promit de revenir tout lire une prochaine fois. Les rêves de Fanny la captivaient, c'était comme un secret connu d'elles seules. Elle aimait lire le petit carnet rouge, feuilleter les pages, laisser son esprit s'évader sur un autre monde et partir dans toutes sortes de délires avant même d'avoir commencé à lire. Cela représentait pour elle un accès à la liberté. Ce serait toujours agréable d'entendre Fanny raconter avec excitation ce qu'elle avait vu pendant la nuit, la sensation que lui avait procurée son rêve, et aussi bizarre que puisse parfois être les songes de sa grand-mère, Siwany adorait ces moments passés à les découvrir. Elle s'arrêta sur les dernières pages du carnet attardant son regard inutilement avant de se mettre à lire sérieusement.

 

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Cela se déroule dans un village en proie aux flammes, une odeur de brûlé assaille mes narines, la fumée pique aux yeux et pourtant une femme se tient au milieu de l'incendie comme si de rien n'était et chante d'une voix cristalline à peine audible.

 

De là où je suis, elle est semblable à une déesse, lorsqu'elle m'aperçoit son regard change, devient plus froid, plus sévère mais elle reste magnifique avec son air malicieux et ses courts cheveux d'or. Elle se rapproche de moi lentement, continuant de chanter et lorsqu'elle est face à moi se tait. Elle semble m'observer, se demander qui je suis, si je suis la personne qu'elle recherche puis elle détourne le regard et se remet à parler sur une voix complètement différente du moment où elle chantait. Une voix plus rauque, plus grave et plus monocorde, elle murmure

 

« Notre bien-aimée terre est abreuvée de sang, de doute et de trahison. Notre peuple réclame l’enfant de la foudre, réclame la nouvelle démone aux yeux de sang, réclame l’héritière du trône, réclame celle qui devrait être parmi nous. Elle seule à le pouvoir de changer la situation. La possibilité de tout changer. La bataille durera sept ans, la nouvelle démone devra venir accompagnée de ses sept alliés : l'enflammée, l'ensorceleuse, la voyante, la Special, le vampire, le changeforme et le nécromancien. Ensemble, ils pourront changer le court des choses. Leurs mains seront tachées de sang mais ils ne pourront reculer et se devront de suivre leur instinct jusqu’au bout. Chacun de leur choix sera décisif et quoiqu’il fasse, seule la mort sera au rendez-vous. Nous les attendons. Nous avons besoin d’eux. »

 

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Siwany reposa le petit carnet en frissonnant et la chambre lui parut soudainement glaciale. Elle se sentait mal à l'aise et se demandait comment sa grand-mère avait pu retenir si précisément ce que la femme avait dit puis se moqua d'elle-même intérieurement. Cela n'avait aucune importance. Elle quitta la chambre d'un pas pressé et remarqua qu'elle avait la chair de poule. Décidément, elle était bien peureuse aujourd'hui. Elle s'arrêta devant la petite pièce et soupira, pourquoi fallait-il qu'elle continue d’appeler cet endroit « la petite pièce » au lieu de « ma chambre » comme l'aurait fait n'importe quelle personne censée ? Elle se mordit la lèvre, elle connaissait la réponse intérieurement. Elle savait que cet endroit n'était tout simplement pas sa vraie chambre. Cela ne le serait jamais, sa chambre à elle n’existait plus depuis longtemps.  Elle poussa la porte qui s'ouvrit en un grincement et s'affala sur le lit en soupirant, ici, elle n'avait rien à elle. La seule chose qui laissait à penser qu'elle dormait dans cette salle était le petit cadre bleu posé en évidence sur la table de nuit qui contenait une photo d'elle avec sa grand-mère, ses parents et son frère. La photographie avait été prise trois ans avant l'accident, le jour des dix huit ans de son frère, lorsqu'elle avait à peine sept ans. Dire que cela faisait déjà onze ans qu'elle gardait cette photo dans ce cadre bleu et six ans qu'elle habitait chez sa grand-mère ! Le temps était passé rapidement et lentement à la fois et pas une seule seconde elle n’avait oublié ce qui s’était passé ce jour-là. Sentant les larmes lui monter aux yeux, elle détourna le regard, laissa le cadre là où il était et quitta la pièce. Elle redescendit lentement l’escalier, se sentant à deux doigts d’exploser en sanglots, et rejoignit Fanny qui lui demanda d’une voix éteinte si son rêve lui avait plu.

Siwany la regarda mais avait l'esprit ailleurs et répondit que oui, cela lui avait plu, sur un ton vague. Elle ne savait pas comment expliquer cette impression que la prophétie était plus qu'un simple rêve. Cette sensation que ce n'était pas un simple hasard si sa grand-mère avait fait ce rêve pendant qu'elle, elle mourrait de peur dans son propre cauchemar. Elle fit la bise à sa grand-mère puis quitta la maison.

Elle avait à peine fait vingt pas qu'elle eut l'impression que tout venait d’être plongé dans les ténèbres. Une impression de danger lui coupa le souffle et elle eut la sensation que son âme la suppliait de rester près de Fanny toute la journée. Celle-ci ne lui avait-elle pas paru frêle et fragile en refermant la porte, n'avait-elle pas eu l'air las d'une pauvre vieille femme laissée à l'abandon ? Siwany se serait presque frappée d'avoir de pareilles pensées si cela ne l'avait pas inquiétée intérieurement. Sûrement un délire de plus de sa part songea t’elle avant de juger qu'il n'y avait pas de quoi s'angoisser et de se remettre en route.

I.

29/08/2009 19:19 par sakyra

  • I.

    I.

    29/08/2009 19:19 par sakyra

L’endroit était désert, complètement désert. Personne n’y était jamais venu, personne ne venait jamais, personne n’y viendrait sûrement jamais. Ce n’était qu’un coin d’abandon dont personne ne connaissait l’utilité songea Siwany qui détestait l’inutile. Elle poussa un long soupir, brisant le silence mortel qui l’entourait, et observa avec attention le paysage. L’atmosphère lui semblait cotonneuse, comme toujours lorsqu’elle rêvait.

 

Cela me rassure. J’ignore pourquoi mais cela me rassure. Peut-être est-ce simplement parce que les rêves demeureront toujours de simples rêves alors que la réalité prend souvent une tournure que l’on aimerait prêter au cauchemar.

 

Elle était toujours plus tolérante dans ses rêves, même l’inutile ne la dérangeait pas complètement. Cependant cet endroit l’énervait. Il n’aurait jamais dû exister… murmura t’elle dans un nouveau soupir. Elle avait une étrange sensation de déjà-vu, un nom sur le bout de la langue, la sensation de connaître intimement et depuis longtemps ce paysage…Pour une raison obscure, il lui semblait évident que cet endroit s’appelle « La vallée du précipice ». En tout les cas c’était comme cela qu’elle, elle l’aurait appelé puisque l’on n’y voyait que cela, un précipice qui s’étendait à perte de vue au milieu d’arbres morts. Elle esquissa un léger sourire, autant voir le bon côté des choses, murmura t’elle autant pour elle-même que pour meubler le silence mortel qui régnait, personne ne viendrait jamais ici pour lui rappeler ses problèmes, pour lui faire la morale ou pour lui donner des ordres…Un havre de paix d’une certaine manière. Un lieu où venir lorsque l’on ressentait un besoin urgent de liberté. Et Siwany en avait justement besoin, de cette liberté. Elle reconnut à contrecœur que cette vallée n’était peut-être pas si inutile que cela dans le fond. Si l’on y réfléchissait longuement (et peut-être même inutilement), on pouvait constater que l’on éprouvait ici l’envie de faire tout ce que l’on n’avait jamais osé faire auparavant et même si cela restait une simple impression, c’était tout de même agréable. Certes, dans un cadre aussi déprimant, cela se révélait inutile, elle était bien forcée d’admettre que l’endroit se portait mieux aux enterrements qu’aux fêtes mais ce contraste était amusant.

 

Enfin je suis sûrement la seule à trouver cela amusant. Je suis sûre que la plupart des personnes trouveraient cela tout simplement ennuyeux, voire déprimant.

 

 Personne n’aurait pensé au mot « amusant » en contemplant le paysage qui semblait mort. Les rares arbres étaient desséchés et n’avaient plus une seule feuille depuis longtemps, l’air était lourd, étouffant, et une grisaille enveloppait le tout. Il y avait aussi cette odeur de sang. C’était là un parfum capiteux, enivrant qui sentait presque aussi bon que le sang que l’on trouvait dans la réalité. Siwany ferma les yeux et huma l’air avec délectation, elle sentit son cœur s’emballer et tambouriner dans sa poitrine, elle avait soif. Ses yeux passèrent rapidement au rouge vif et sa gorge lui faisait déjà mal. Elle grimaça, cette sensation de revenir à un état primitif, la façon qu’avaient ses yeux de virer aux rouges, tout dans ces moments-là l’insupportait sans qu’elle ne puisse rien y faire. Personne ne pourrait jamais aller contre la nature. Pas même elle.

Elle ferma les yeux de façon à pouvoir se concentrer uniquement sur l’odeur qui régnait et huma l’air quelques instants. Elle suivit le parfum sur quelques pas et en arrivant au bord du précipice s’allongea pour distinguer le fond.

Le précipice en question devait faire plus de cents mètres de profondeur, il avait là de quoi tétaniser n’importe quelle personne prise de vertige. Elle allait se relever et s’éloigner lorsqu’elle l’aperçut. Là, au fond, gisait une femme. Une femme qui sentait le sang frais. De là ou elle était Siwany ne pouvait rien distinguer d’autre qu’une masse de cheveux roux, une longue robe noire et une mare de sang. Elle se passa la langue sur les lèvres pendant que son cœur s’accélérait subitement et que la soif lui nouait le ventre au point de lui faire mal. Ses yeux lui semblèrent brûler et elle était consciente qu’elle ne pourrait pas se retenir beaucoup plus longtemps. D’ailleurs, elle ignorait pourquoi elle désirait se retenir, elle était dans un rêve et ne faisait que céder à un instinct primitif qu’elle ne pouvait pas contrôler. Convaincue que dans le fond elle ne faisait rien de bien méchant, elle sauta dans le vide. Ses cheveux lui fouettèrent le visage pendant que le sol se rapprochait de plus en plus rapidement et elle finit par atterrir en douceur sur la pointe des pieds avec une grâce surprenante. Elle se releva lentement et regarda le ciel avec appréhension, elle n’avait pas pensé à la façon dont elle remonterait ensuite. Elle haussa les épaules en se tournant vers le cadavre, elle avait là de quoi survivre pendant plusieurs jours. Du sang et de la chair. Elle fixa la morte, une lueur avide dans les yeux et commença à tourner autour avec curiosité. La femme, ou plutôt la jeune fille devait avoir à peine seize ans, ses longs cheveux roux lui arrivaient jusqu’aux hanches, s’emmêlant dans son sang et formant de nombreux nœuds, son visage au teint de lait était recouvert par quelques mèches rebelles qui laissaient cependant ressortir deux petites oreilles pointues. Elle fermait les yeux telle une enfant endormie, ses deux mains liées dans son dos par des cordes d'argents et du sang coulant de sa bouche en petite quantité. Siwany grimaça et observa la robe de soirée souillée par le sang. C’était une longue robe noire à corset, très simple, qui la recouvrait jusqu’aux pieds et qui semblait dater d’une époque que Siwany n’aurait su situer. Au trou qu’elle avait dans la poitrine, on pouvait imaginer ses derniers instants, la revoir gémissant, agonisant, crachant son sang et haletant sentant sa dernière heure venir…Siwany ne pu s’empêcher de se demander ce qu’avait fait cette jeune femme pour finir là, au milieu de nulle part, morte dans une mare formée par son propre sang…Elle chassa cette pensée de son esprit et reprit son observation, il y avait quelque chose dans ce corps qui la dérangeait. Après quelques minutes de réflexion elle constata avec amusement et agacement que ce qui la choquait tant dans ce corps était que la physionomie de l’inconnue était incroyablement proche de la sienne et que l’on aurait facilement pu les confondre. C’était comme se regarder dans un miroir à la différence près, qu’elle, elle était vivante. Il y avait aussi une autre différence majeure, la morte avait gardé après sa mort une beauté unique, magnifique, que rien n’aurait pu altérer, pas même le temps et Siwany se sentait incapable de soutenir la comparaison. Tout dans cette femme donnait soif, donnait envie de connaître le goût associé à une telle odeur...Elle était en train de se pencher sur le cou de sa victime, là ou la chair est tendre et délicieuse lorsque celle-ci ouvrit les yeux.  Siwany recula, prise par surprise par ces grands yeux violets remplis de rage et de haine. Elle ressentit tout aussitôt une sensation de vide, d'effarement. Et prise au dépourvu, elle resta transie de peur, d'une peur plus affolante encore qu'elle n'en avait jamais éprouvée. Elle sentit des gouttes de transpiration perler sur son front et ses forces l’abandonner, son corps entier ne répondait plus à l’appel. Elle se sentait de plus en plus lourde et finit par tomber à genoux, le souffle coupé. Sa peur était telle qu’elle ne pu se remettre debout, elle ne pouvait plus rien faire d’autre que fixer avec effarement les grands yeux violets. Plus rien ne comptait à part ce regard figé qui la manipulait comme une simple marionnette, elle ne savait comment se dégager de l’emprise qu’exerçait ses yeux sur elle et plus elle bougeait plus elle sentait des liens invisibles se refermer autour d’elle et pénétrer dans sa chair. Son sang dégoulina sur son bras en une traînée rougeâtre et prise de panique elle tenta une nouvelle fois de se dégager mais cela ne fit que la plonger dans l’inconscience.

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